Réponse à Lyonel Trouillot, « Des goûts, des couleurs… et des massacres »: Du racisme comme objet sociologique, non comme monnaie d'échange historique
Lyonel Trouillot pose, dans sa dernière chronique, une
question qui mérite d'être prise au sérieux : celle de la rationalisation
affective qui accompagne les grandes compétitions sportives, et de la manière
dont l'histoire coloniale s'invite, souvent maladroitement, dans les
commentaires footballistiques. Sur ce point précis, il a raison, et il serait
malhonnête de ne pas le reconnaître. Mais son texte, en voulant dénoncer un
raccourci, en construit un autre, plus discret et, à certains égards, plus
problématique. Car en opposant les « versions modernes des trois plus vastes
empires coloniaux » à l'Argentine accusée de racisme, Trouillot ne réfute rien
: il déplace la question. Et ce déplacement mérite d'être examiné pour
lui-même, non pas au nom d'une défense de l'Argentine, nous n'avons ici aucune
volonté d'établir un classement moral entre nations, mais au nom d'une exigence
méthodologique que Trouillot lui-même revendique en ouverture de son article.
Il existe un anachronisme bien connu, que tout historien
apprend à éviter dès ses premiers travaux : celui qui consiste à juger le passé
avec les catégories morales du présent, sans tenir compte du contexte dans
lequel les acteurs historiques évoluaient. Mais il existe un anachronisme
inverse, moins souvent nommé, et c'est celui-là que commet Trouillot :
convoquer un passé colonial pour neutraliser un jugement porté sur une réalité
présente. Ce mouvement consiste à dire, en substance, que puisque la France,
l'Angleterre et l'Espagne portent l'héritage de vastes entreprises coloniales,
la dénonciation d'un racisme contemporain ailleurs, en l'occurrence en
Argentine, perdrait sa légitimité ou, à tout le moins, sa pertinence critique.
Or l'histoire n'a pas vocation à servir de bouclier rétroactif. Elle explique
des structures ; elle ne dissout pas des faits. Une société ne devient pas
moins responsable de ses discriminations actuelles parce qu'une autre société
porte, dans sa mémoire nationale, un passé impérial plus lourd. Confondre
l'explication historique d'un phénomène avec son évaluation morale présente,
c'est précisément le type d'anachronisme que la discipline historique s'est
donné pour tâche de déjouer, dans un sens comme dans l'autre.
Le raisonnement implicite de Trouillot repose sur une
intuition comptable : il y aurait, quelque part, un solde global du racisme
mondial, et les nations les plus lourdement chargées historiquement – les anciens empires – devraient, par une sorte
de justice rétributive, absorber l'essentiel du blâme, libérant d'autant les
nations moins directement associées à la colonisation classique. Cette
intuition est séduisante rhétoriquement, mais elle est sociologiquement
infondée. Le racisme n'est pas une substance qui se conserve, se transfère ou
se compense d'un pays à l'autre comme une dette financière. C'est un ensemble
de pratiques, de représentations et de rapports de pouvoir qui se reproduisent,
se transforment ou se résorbent selon des dynamiques propres à chaque société :
son histoire migratoire, ses politiques publiques, la composition de ses
classes populaires, son rapport à l'indigénéité, la structure de son marché du
travail, ses récits nationaux. Affirmer que l'Argentine, pays qui a construit
une bonne part de son identité nationale sur l'effacement symbolique et
démographique de ses populations indigènes et afro-descendantes, échapperait à
la critique parce que d'autres nations portent un passé colonial plus visible,
revient à ignorer une histoire spécifiquement argentine : celle du
blanqueamiento, du mythe du pays « le plus européen d'Amérique » que Trouillot
lui-même mentionne sans en tirer les conséquences qui s'imposent. Ce mythe
n'est pas un vestige inerte : il continue de structurer des pratiques sociales
contemporaines, indépendamment de ce qui se joue à Paris, à Londres ou à
Madrid.
C'est ici que se situe le principe méthodologique central
que cet article entend défendre : chaque société doit être analysée dans son
propre contexte historique, institutionnel et politique, et non par comparaison
hiérarchisée avec d'autres. Ce principe n'est pas une invention rhétorique
destinée à protéger tel ou tel pays ; c'est une exigence élémentaire de toute
sociologie comparative sérieuse depuis Durkheim et Weber, exigence que Bourdieu
a lui-même reformulée en insistant sur la nécessité de construire l'objet
sociologique à l'intérieur du champ social qui le produit, et non par emprunt
de catégories étrangères à ce champ. Or, dire que l'Argentine ne serait pas
raciste, ou que sa réalité raciale mériterait moins d'attention critique, parce
que la France ou l'Angleterre connaissent elles aussi des tensions raciales,
c'est précisément emprunter une catégorie extérieure, celle d'un classement
international du racisme, pour éviter d'examiner l'objet lui-même : les
pratiques sociales concrètes en Argentine, leur histoire propre, leurs
manifestations contemporaines. Il ne s'agit pas seulement d'un vice de
raisonnement, mais d'un évitement, probablement inconscient, de l'analyse
sociologique au profit d'une posture identitaire, celle du supporter qui
cherche, dans l'histoire globale, les arguments susceptibles de disqualifier la
critique adressée à son camp affectif.
Il faut ici introduire une distinction que la chronique de
Trouillot ne fait pas, et dont l'absence explique en grande partie sa fragilité
argumentative : la distinction entre responsabilité historique et
responsabilité contemporaine. La première relève du travail de mémoire, de la
reconnaissance des crimes commis, des réparations symboliques ou matérielles
éventuelles, de l'écriture d'une histoire qui ne dissimule pas la violence
fondatrice des empires coloniaux. La seconde relève de l'observation sociologique
du présent : quelles discriminations existent aujourd'hui, dans quelles
institutions, selon quels mécanismes, avec quelles conséquences mesurables sur
l'accès à l'emploi, au logement, à la représentation politique, à la
reconnaissance culturelle ? Ces deux régimes de responsabilité ne s'annulent
pas, ne se compensent pas et ne se hiérarchisent pas selon une échelle unique.
Une nation peut porter un lourd passé colonial et, simultanément, avoir
développé – de manière imparfaite, contestée, mais réelle – des politiques de
lutte contre les discriminations, des débats publics vigoureux sur le racisme
institutionnel, une littérature critique abondante sur son propre passé. Une
autre nation peut n'avoir jamais possédé d'empire colonial classique et
pourtant reproduire, dans son présent, des formes de racialisation profondément
ancrées et peu débattues publiquement. Le volume de la mémoire coloniale et
l'intensité du racisme contemporain ne sont pas corrélés de façon mécanique.
Vouloir les faire coïncider, c'est substituer une intuition morale confortable
à un travail d'observation empirique.
Reste l'objection prévisible, et qu'il convient de traiter
frontalement plutôt que de l'esquiver : « Mais la France, l'Espagne et
l'Angleterre sont elles aussi racistes aujourd'hui. » Cette objection est
vraie, et elle doit être maintenue avec la même rigueur que celle appliquée à
l'Argentine. Les discriminations raciales en France, les violences policières
documentées au Royaume-Uni, les tensions autour de l'immigration en Espagne
sont des réalités sociologiquement établies, largement étudiées, et elles méritent
une dénonciation aussi ferme que n'importe quelle autre. Mais cette vérité ne
modifie strictement rien à la question initiale, qui portait sur l'Argentine.
Les phénomènes sociaux ne fonctionnent pas selon une logique de vases
communicants, où la démonstration du racisme d'un pays viendrait alléger la
charge critique pesant sur un autre. Établir le racisme contemporain en France
n'innocente pas l'Argentine, pas plus qu'établir le racisme contemporain en
Argentine n'innocente la France. Ce sont deux objets d'étude distincts, qui
appellent chacun leur propre enquête, leurs propres données, leur propre
histoire. Vouloir les mettre en balance revient à transformer une question
sociologique – le racisme comme rapport
social objectivable – en un débat moral de proportions comparatives, débat dans
lequel personne ne gagne rien, sinon la satisfaction affective de voir son camp
momentanément disculpé.
Il y a, enfin, une dernière remarque à faire, et elle touche
à la cohérence interne du texte de Trouillot. Sa chronique s'ouvre sur une mise
en garde salutaire contre la « rationalisation des affects », cette tendance
repérée par la sociologie des intellectuels – et que l'on peut, à sa suite,
étendre aux passions sportives – à habiller d'arguments rationnels des
préférences qui n'ont, à l'origine, rien de rationnel. Mais en opposant,
quelques paragraphes plus loin, les empires coloniaux d'hier à l'Argentine
accusée de racisme aujourd'hui, Trouillot reproduit exactement ce mécanisme
qu'il dénonçait au départ : il rationalise un affect – l'inconfort suscité par
la mise en cause d'une nation à laquelle on porte, pour des raisons diverses,
une forme de sympathie ou d'intérêt – en
mobilisant une comparaison historique chargée symboliquement, mais qui ne
répond à aucune des questions réellement posées sur le présent argentin. C'est
là, plus qu'une contradiction ponctuelle, un manquement à l'exigence
méthodologique que le texte revendiquait lui-même dès sa première phrase. Et
c'est précisément ce manquement qu'un article se voulant sociologique,
historique et rigoureux se devait de relever.
Lisez la chronique de Lyonel Trouillot sur Ayibopost : https://ayibopost.com/lyonel-trouillot-des-gouts-des-couleurs-et-des-massacres/

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